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lundi 19 juin 2023

 Un grand merci aux "Estivales de Malepère" qui ont attribué le prix du livre de la Malepère 2023 à mon dernier roman "Croquer le soleil".






vendredi 21 mai 2021

#ecrireapropos

#ecrireapropos  : de la souffrance psychique ou…






Tous ceux qui se risquent à l’écriture connaissent ce que Roland Barthes appelle « le frémissement d’écrire » et, déterminés ou indéterminés, ils sont passés à l’acte, pétris de doutes et d’exigences pour aller vers un plaisir plus ou moins fugace. En se heurtant à la question première : écrire à propos… de quoi ? quel sujet ? quelle urgence ? quel impératif ? quelle fascination ?…


Trois mots : écrire à propos… et ce qui s’impose, qui émerge, est cette fouille qui m’a conduite vers « Des moments possibles », écrire à propos de la souffrance psychique. Ou psychologique. Ou émotionnelle. De l’esprit, de l’âme, de l’intérieur.

Une souffrance maudite, informe. Qui effraie. Que l’on juge de loin, de haut… Trop d’incompréhension, trop de rejets -je les ai abandonnés tous ceux, et ils étaient légion, qui haussaient les épaules, en faisant un pas en arrière  devant ce qu’ils ne voulaient pas voir- trop d’a priori, trop de condescendance. 


J’ai vécu avec elle durant des années. Je l’ai accompagnée sans pouvoir la cerner. Je l’ai captée dans sa croissance sans pouvoir l’endiguer. Et mon impuissance se doublait de peur…
Je la connaissais par coeur sans jamais en définir les contours encore moins les rouages. Je la savais hors de portée des mots, diffuse et létale.


La mienne, en miroir de celle que je côtoyais, était devenue une tumeur exponentielle et je la subissais comme une punition hasardeuse. Je ne souhaitais pas m’en défaire mais la regarder en face et lui donner une visibilité. Et pour cela il me fallait trouver des mots. Lui donner forme. La montrer.
La tache serait rude car le sujet n’était pas ma propre souffrance, elle n’était qu’un second degré, une sorte de conséquence quasi génétique. Celle qui souffrait ce n’était pas moi. C’était mon autre, venue de moi. Ma fille artiste.
On sait que les êtres en marge fascinent les écrivains. Mais comment moi, la génitrice (Ô la belle culpabilité ! ), pouvais-je arracher des mots, des phrases, des chapitres, et construire un écrit pour « faire parler le silence » selon la formule de Duras ?

J’ai collationné ses dessins, tableaux, poèmes, textes et les multiples notes, réflexions, prises ici et là par elle et par moi au long d’un temps indéfini. Elle avait tellement lâché les trop-pleins de sa souffrance dans des formes plurielles, les yeux baignés de larmes et de rage ! Enfant qui tentait de se sauver par la forme artistique. Je l’avais tellement regardée, écoutée, scrutée… incapable de circonscrire le feu qui la brûlait.
Et ce sont les mots recueillis, les mots refluant de ce magma qui m’ont tracé une voie.
Pour faire apparaître l’invisible j’en ai cherché d’autres en perdant toutes mes certitudes jusqu’à ma mémoire elle-même.


La forme romanesque était un recours : je pouvais imaginer une autre vérité pour vêtir ce qui était nu. La réalité était dans l’expression de la souffrance, pas dans une authenticité des faits. Eviter les accrocs de l’insupportable, ne rien accuser, sans drame. Témoigner au plus près de l’intérieur.


De nous deux j’ai fait quatre personnages… et ce n’était plus nous. Je pouvais les regarder et les suivre. Dans cette dichotomie la souffrance s’est révélée, les mots sont nés. Les deux héroïnes ont inventé leur langage et c’était celui que je cherchais. Leurs souffrances se sont rencontrées et elles se sont reconnues l’une  l’autre. 
Dire leurs silences avait été possible. Elles m’ont sortie du mien. Et d’autres pourraient s’y reconnaître aussi, s’identifier pour un instant de rémission.


La magie n’est pas de guérir par la plume, hélas nous n’en avons pas le pouvoir, mais de pouvoir apaiser en nommant.




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CULTURA ; FNAC ; DECITRE ; AMAZON ; LIBRAIRIE DEDICACES ; et votre libraire...


Quelques réactions à ce texte : 


Marie J. Berchoud


Merci, Nadine, quel témoignage ! Oui on est démunie face à la souffrance psychique de proches. Reste à composer, à tous les sens de ce terme. Cet élan a habité ma vie dès l'enfance, et voici que je me trouve à nouveau en plein dedans... Expérience(s) faite(s), on compose avec le temps, la mémoire et l'élan/le désir de dire la venue du jour, la lumière et la paix ; mais il faut narrer l'avant, cela aussi, c'est composer et apaiser.



Emmanuelle Pesqué

Merci pour ce témoignage si fort et frémissant.





 


mardi 16 mars 2021

vendredi 12 mars 2021

Alors... c'est Bobby

« Alors… c’est Bobby… »


La grand-mère ouvre le livre sur ses genoux. Elle prend garde à le maintenir

en position d’oiseau dans le ciel, les ailes à peine repliées. On ne pose pas

un livre à plat, on prend soin de son dos. Les doigts longs et fins caressent

la gouttière, remontent jusqu’à l’angle droit, vers la tête. Du bout de son majeur

la grand-mère soulève le feuillet et le rabat sur le côté gauche. Que je

ne te vois jamais mouiller ton doigt pour tourner une page ! Il y a de la vénération

dans ses gestes, une certaine lenteur. Enfin elle remonte ses lunettes

sur le haut de son nez et pose son regard sur l’enfant.

L’enfant attend, les yeux brillants.

La première histoire a été celle d’Anémone, « Il était une fois une ravissante

petite fille… » et d’une mystérieuse pierre noire. Un voyage au pays des

étoiles, avec des fées, de la musique, un planeur, la contemplation des merveilles.

Depuis, l’enfant vit dans cet enchantement venu d’un recueil illustré à

l’aquarelle, et que la lecture à voix haute de la grand-mère libère. D’autres

cieux sont venus, d’autres histoires.

Elle ne perd aucun des rituels de la lectrice. Elle respire l’odeur d’amande et

de vanille qui émane du papier. Elle ferme les yeux. La magie c’est maintenant.

Elle attend La belle au bois dormant et ses marraines les fées, le Chat

avec ses bottes en cuir et la princesse dans son carrosse, le Petit Poucet et

ses frères. Elle ramasse ses jambes, les enserre dans ses bras. Elle va avoir

peur mais les ogres ne gagnent jamais. Quand sa grand-mère ouvre les

livres rouges avec le médaillon illustré sur la couverture, elle sait qu’elle va

voir le sourire de Boucles d’Or ou la robe de lune de Peau d’Ane. Elle demande

: encore ! Il y a tellement de livres dans la bibliothèque ! Elle a trois

ans, quatre ans… Son plus grand désir est d’être enfin capable de donner

vie à Cendrillon ou à Tom Pouce sans avoir besoin de sa grand-mère, de

pouvoir emprunter seule le chemin des découvertes. Savoir lire.

L’enfant a grandi. Elle reçoit des mains de l’inspecteur primaire ses premiers

livres rouges pour son Prix d’Honneur : la comtesse de Ségur en trois volumes.

Au début elle suit avec le doigt pour n’oublier aucun mot de la

phrase. Et bientôt elle sautera allègrement dans le dix-neuvième siècle, assumera

les bêtises de Sophie, se prendra d’affection pour Paul, Camille et

Madeleine. On l’appelle « mademoiselle », elle dit « vous » à sa maman. Les

filles de sa classe ne comprennent rien de ces subtilités. Ses secrets sont

dans ses livres rouges. Elle traque les mots nouveaux qui lui donnent le vertige

et qu’elle répète à voix haute, avec délectation, avant de les chercher

dans le dictionnaire : courtoisie, affront, prédiction, audace, défi, propriétaire…

A chaque anniversaire, chaque Noël, chaque occasion de récompense, l’enfant

réclame d’autres livres et chaque fois qu’elle reçoit un ouvrage elle est

prise de la même fébrilité. Quelle révélation cette fois ?

Elle a son premier fou rire avec Fifi Brindacier, le coeur qui s’emballe aux côtés

du Petit Prince, des larmes pour Poil de Carotte. Elle veut tout engloutir

et se gaver d’images, d’impossibles, d’excentricités, de sauts dans l’inconnu.

Et plus tard, ressentir la chaleur des terres de Provence et l’humidité des

ruelles de Londres, se perdre dans les forêts canadiennes et rencontrer Vendredi

sur une île déserte. Même malade, fiévreuse, à la botte de la varicelle

ou de la rougeole, elle se console, aidée de vignettes colorées, en partant

explorer le monde par la grâce d’Hergé et la connivence de son père. Elle a

de la chance, le seul endroit où elle peut se rendre seule est la librairie, au

bout de sa rue. Entre les rayonnages traîne un parfum mêlé de vieux bois, de

feuilles d’automne et de cire, et elle frémit devant les collections : Rouge et

Or, Verte, Idéal… Elle les convoite et elle s’enthousiasme à imaginer tous les

héros, toutes les héroïnes qui dorment entre les pages et qui l’attendent.

Elle a deux vies et saute à pieds joints de l’une à l’autre. L’autre nourrit l’une,

elle la conduit vers des ailleurs, des passages, et lui donne du sens. C’est sa

marelle à elle.

L’enfant n’est plus tout à fait une enfant, pas encore une grande personne.

Sur les étagères de sa chambre Les Contes et Légendes côtoient Charles

Dickens et Henri Bosco, Mérimée, Jack London, Daudet… Aux romans

d’aventures elle préfère aujourd’hui George Sand, Stendhal, mais aussi Vigny

Chateaubriand, Musset, ces auteurs et ces poètes qui la ramènent au dixneuvième

siècle et créent définitivement des liens sacrés d’un écrivain à un

autre pour lui dire les gens et les époques, et tisser le fil rouge de ce qu’elle

est en train de devenir. Ils sont ses réserves d’émotions, car ce qu’elle aime

par dessus tout c’est la vibration qui court de la phrase vers elle, parfois jusqu’à

ses larmes.

Elle prépare un exposé à présenter devant sa classe. L’édition de Graziella

dans la collection Bibliothèque Précieuse est posé sur son bureau. Elle

prend garde de ne pas casser la tranche du livre cartonné, et puis elle entre

dans la porosité des mots.

« Un nuage sur l’âme couvre et décolore plus la terre qu’un nuage sur l’horizon.

»

C’est là, ça lui donne des frissons, c’est son addiction, son nectar, le bout de

la quête, et cela s’appelle la Beauté.

Dans sa vie, après Lamartine, il y aura mille autres beautés.

Sur une terrasse, dans un crépuscule d’été, une enfant aux boucles blondes,

pose un livre sur ses genoux, l’ouvre, et, concentrée, suit du bout de son index

potelé les lignes d’encre noire sous les personnages dessinés, ouvre la

bouche et commence son récit avec application : « Alors… c’est Bobby et

Eglantine… ». Il fait sombre, le livre est à l’envers. Elle a trois ans.

« Qu’est-ce que tu fais ? » demande l’enfant devenue mère à sa fille.

« Ben… répond l’enfant aux boucles blondes… je lis ! »


Nadine Lamaison

Le 26 janvier 2020.

lundi 8 mars 2021

Souvenirs de salons du livre

Mars 2020 :  Salon du livre de Terrasson en Dordogne


Une belle rencontre avec la fameuse chanteuse des années 70, Stone, du duo Stone et Charden : un brin de nostalgie et un vrai plaisir. Pour mémoire cliquer : l'Avventura





Mai 2021 :  Salon du livre de Castelmaurou en Haute-Garonne

La magie des salons du livre : rencontre (à ma gauche) avec Magyd Cherfi (Zebda) pour des moments d'humour, de rire... et de sensibilité avec un homme d'exception aux dons multiples : la voix, le rythme et la qualité d'écriture en y incluant ses romans.




Novembre 2021 : "Parenthèse littéraire" en Tursan

Très belle rencontre avec Alain de Chalvron, lors de la remise du Prix Lire en Tursan à mon roman "Avec la bénédiction du Pope"




QUELQUES RETOURS DE LECTURES DE MES ROMANS


LES YEUX DE PIERRE 
1er roman

jeudi 25 février 2021

Il vient de nous quitter : Jean-Pierre TAILHADE.

Dans les missives que je garde précieusement, il y a du courrier signé "Tailhade". C'est lui qui m'a incitée à écrire. Ses encouragements ont été déterminants.
Mon émotion est grande quand je relis ses mots écrits sur une carte en 1999 et qu'il m'adressait alors que je venais de perdre un proche : "je voulais vous dire que la mort est abominable".
Merci cher Jean-Pierre, vous étiez le talent, l'exigence et l'élégance.











lundi 15 février 2021

"Road Movie pour un proscrit" de Chris Simon

Les derniers mots de Road-Movie : "Rien d'héroïque en somme"... Mais un coup de maître ! Depuis les premières violences et le postulat à la Houellebecq jusqu'à l'acte de "réhabilitation" par les airs, on court après l'improbable, l'utopie, la perversion idéologique, avec humour et dans un rythme de fuite en avant. L'accroche est subtile : un fait divers fomenté par un personnage sulfureux (je me souviens d'un groupe actif au sein de la Fac de Droit de Toulouse) et qui avait une ambition délirante, fait étouffé et donc oublié aujourd'hui. Quelle riche idée de l'avoir exhumé (j'ose !) et de nous le faire vivre au travers de personnages trempés dans leur époque. Mention spéciale pour les Puces de Saint-Ouen. Nous nous arrimons, impatients et curieux, à ces Rocambole, entre un cercueil et des enfants manipulés pour nous retrouver au dessus d'un mémorial, dans une réflexion sûrement trouble sur notre avenir. A déguster. Merci Chris !


jeudi 5 mars 2020

Les Yeux de Pierre : Chronique de Catarina Viti

Il y a des livres qu’on ne veut pas refermer avant le mot fin. Pour moi, Les yeux de Pierre font partie de ceux-là. Fort heureusement, j’avais pensé à le glisser dans mon sac avant d’aller prendre un train. Et où est-on mieux que dans un train pour lire sans être dérangé ?
La plupart des livres racontent une histoire, d’autres prennent appui sur une histoire pour en raconter une autre. Comme il y a la “sous-conversation” chez Nathalie Sarraute, je dirais qu’il y a chez Nadine Lamaison une “sous-narration” et que c’est cela, pour moi, le plus intéressant dans sa recherche et sa production littéraire.
Parlons du livre.
Pierre est un garçon et ses yeux sont bleus.
Avant de tenir le livre en main, j’avais compris qu’il s’agissait d’yeux de pierre. Et j’étais bien sûre de mon fait puisque je savais que Grégoire, le père de cette histoire, est maçon. Mon inconscient avait fait quelques tours et détours par Antibes, Audiberti, retour par Nougaro : Jaques Audiberti, dites-moi que faire pour que le maçon chante mes chansons, arrivée chez Nadine Lamaison : les yeux de pierre ; la pierre qui regarde, témoin silencieux de l’Histoire et des histoires.
Pierre est un garçon et ses yeux sont bleus. Certes ! Diantre !! Diable !!! Si vous l’dites. Mais je n’y crois toujours pas. Je suis rentrée dans le livre avec la pierre et j’en suis sortie plus convaincue encore. Nadine Lamaison voulait me jouer un tour, mais ça n’a pas fonctionné. Et tant mieux, car je crois que c’est ainsi et pas autrement que son tour est réussi !
Quatre heures durant, j’ai lu des mots en entendant une autre histoire.
Dans les mots, il y a du temps qui s’écoule, des mois, des saisons ; dans l’histoire que j’ai lue, il n’y a qu’un jour, un long dimanche…, un jour qui ne finit que pour exploser. Une explosion préfigurant celle de la guerre 39-45 qui éclate dans les dernières lignes.
Dans les mots il y a des gens, toute une famille, mais dans l’histoire, il n’y a qu’un seul corps, grouillant de vie ou de vermine, on ne sait pas.
Dans les mots, il y a des peuples (français, italien, allemand, algérien…). Dans l’histoire, il n’y a qu’une seule humanité et plus précisément il n’y a que le peuple, les ouvriers et leur force physique, leur soif de vin, les femmes avec leurs corvées, leurs corps désirants-désirés, leurs corps, rien que des corps d’enfants, de poupées, d’animaux de ferme, animaux sacrifiés, prélude à la nouvelle boucherie organisée qui avance et qui va faire tout péter.
Et le style, demandez-vous ?
Hypnotique. Comme une musique répétitive, une goutte d’eau qui finit par déchirer notre silence intérieur. À quoi est-ce dû ? Au rythme, je crois. Pas au rythme de la phrase elle-même, mais plutôt à celui du regard, du déplacement du regard de l’auteur comme un balancier, et aussi à sa direction d’orchestre.
Je n’en dirai pas plus au risque d’en dire trop.
Place au livre.
Les yeux de Pierre, Nadine Lamaison – Edition Publibook – ISBN 978-2-7483-0105-2 – 200 pages – 16€77.

Big Jim de Guilhem Cadou

Le souffle qui nous parcourt à la lecture de Big Jim vient des entrailles de la terre et des racines de l’humanité.
Un golem ébroue la tourbe et l’on ne sait si la réalité poindra au bout des phrases ou si la folie s’est déjà emparée de nous. Les mots nous livrent les rouages dès le premier paragraphe. Le frisson nous est donné et ne nous lâchera plus.
Car le voyage que nous allons faire est celui de la perdition, des ciels noirs,   mais aussi de l’écume et du brouillard qui se dissipe. Et pas seulement sur cette terre d’eau et de falaises que l’auteur pourrait réciter du bout des doigts, les yeux fermés, mais à l’intérieur de nos chairs et de notre vacuité.
Big Jim récure son âme autant que son corps. Et nous ressentons nos propres plaies. Il cherche sa mémoire, hors du temps et de l’espace : « Ils étaient là mais auraient pu se trouver à dix mille kilomètres, il y a dix mille ans ». Et cependant le temps s’accroche (et nous accroche) aux éléments, aux mouvements du jour et à toutes les turpitudes d’une nature incisive, éclatante, hostile, qui ne peut être que là, en Irlande, entre les falaises et la mer, la tourbe et les marais. Le monde y est raviné comme à l’intérieur de ceux qui ont perdu le cap. Ceux que l’on croise, Angus, P,atrick, Ryan, O Mahoney… êtres abrupts et cabossés comme leurs véhicules, mais qui ont un langage de poètes.
Nous restons collés à Big Jim, quel que soit son nom. Il a des rochers dans la tête et sous ses pieds. Il vit dans une brume qui est celle des amnésiques par désolation. Qui n’a pas connu la désolation ?
Guilhem Cadou nous tire dans un roman viril, « une faille spatio-temporelle. Un moment égaré… au nez d’un monde convulsif ». Rien n’est réel, tout est pertinent. « N’oublie pas le vent «  !
Entre la minéralité rugueuse de sa quête et la furie de la mer en écho, Big Jim est un homme embué par l’alcool et les rêves, contaminé par l’appel des grands espaces, celui de la littérature américaine, un homme qui grimpe vers les vertiges et se sent « à la hauteur » quand il est au ras du sol. Aucune tiédeur dans ce roman, tout est Absolu, y compris l’amour. Les femmes y sont vibrantes et belles. 
La force de Big Jim est aussi dans la forme choisie par l’auteur, la permissivité, la profusion des images et des mots, l’absence de diktats. Il y a une jubilation à l’écriture qui nous pousse à mieux regarder autour et à l’intérieur de nous. La plume de Guilhem Cadou se glisse entre les eaux fortes de Soulages et les arcs-en-ciel de Turner.

Nous allons, avec Big Jim, de la tourbe aux gentianes, le coeur rouge et les sens exacerbés.

Aux Editions Les Presses Littéraires
https://livre.fnac.com/a13458387/Guilhem-Cadou-Big-Jim



Adieu Amériques de Catarina Viti

Cela commence par :  « Et puis.. » et nous cueille en douceur dans la chaleur d’un été. Pour aller là où nous ne savons pas aller, vers une quotidienneté insécure, âcre, petit à petit dérangeante et bientôt cauchemardesque, mais sans ligne droite, sans vision manichéenne, à la manière d’un Jackson Pollock, par couches accumulées et projections sur la toile.
Catarina Viti nous transporte dans un monde allégorique, cruel, où les peaux s’arrachent, un monde où le rejet, l’opprobre, l’enfermement, le manque d’argent nourrissent l’aigreur, la bêtise et la folie.
Ce roman est le décrassage de l’humiliation.
Dans un prisme déformant l’auteur construit une fantasmagorie pour exorciser ce qui ne peut se dire que dans l’outrance ou le gommage.
L’outrance car il est des douleurs que l’on ne peut cracher que dans l’exacerbation : « Mam’ ». Le gommage ou l’affadissement, car certaines réalités nécessitent l’absence de mots sous peine de manques insupportables ou d’impossibles cicatrices : « l’Autre ».
Elle, l’enfant, est seule entre ses parents, et côtoyer  les autres c’est les effleurer ou se mentir, se tromper, haÏr parfois. Sauvage, perdue mais lucide Anna vit recluse dans une suie affective, arrimée à une mère chaos et loin d’un père mutique. Blessée, elle abandonne peu à peu ses mirages.
Catarina, au plus près de sa véracité romanesque, nous donne les clés de la naissance d’Anna en nous faisant part d’une citation de Carson McCullers. Elle en extrait l’essence et a comprimé la vie de cette enfant entre dix et treize ans pour en expurger la désolation jusqu’à la dernière goutte : «  Un poids impossible à supporter ».
Au fil des pages l’accent se durcit, devient rauque, appuie sur les déviances, les situations tranchées à la lame de rasoir. L’enfant devient ce coeur « dur et grêlé ». La plume de Catarina est authentique.
Le regard qu’Anna pose autour d’elle est de plus en plus acerbe, ses mots de plus en plus crus, ils sont ceux de la révolte, de sa volonté d’en finir avec ce bourbier complexe, car pétri d’amour et d’espoir. Derrière les faits, les détails, Catarina dissimule les sentiments essentiels et nous n’avons qu’à poser notre oreille pour les écouter.
Il fallait cette démesure, ces distorsions, Catarina, pour dire, malgré les silences et les peurs, la force qui conduit vers « la lumière éblouissante de la vie ». 

Merci.

Aux Editions Les Presses Littéraires.
https://livre.fnac.com/a14057610/Catarina-Viti-Adieu-Ameriques



jeudi 14 mars 2019

Quel rôle la poésie a-t-elle dans notre écriture de romancier ?



Nous interroger sur la part que nous faisons à la poésie apparaît, à relire  Eluard, comme une mise en purification. Pour combler les vides  et stopper les sueurs éprouvés devant la page blanche - et dont nous évoquons, tous, les vertiges - chacun trouvera sa potion. 
Pour ma part c’est vers la quintessence de la littérature que je lève mes yeux  pour capter au moins une bribe de rêve et de vie : la poésie. La substance. Avec sa force cathartique. Pour nous sublimer et nous conduire vers un autre regard du monde. Celui qui devrait nous inspirer.

Mais dans ces temps de bouleversements actuels comment suivre Bachelard qui nous conseille de « donner plus d’attention au monde poétique afin de s’ouvrir au monde ou d’entrer dans le monde » ?
C’est le poète syrien Adonis qui nous donne sa réponse : « La poétique est, par excellence, le lieu du sens. Nous cheminons vers le sens dans la mesure où nous vivons en poètes sur la terre, pour reprendre ce que disait Hölderlin*, et c’est l’imaginaire, le rêve, l’inconnu, le mythos qui doivent être la source de cette urgence… La poésie reste ce lieu ».

Nous voilà concernés. Et responsables.
Nous pouvons - même si nous ne sommes pas Académiciens français -, chacun à notre  échelle, avec notre propension à vouloir enfanter des histoires et faire émerger nos terres mouvantes, nous pouvons être le petit colibri de Pierre Rabhi, et avec Laurence Ferlinghetti, se dire que la poésie apaise notre solitude et « peut encore sauver le monde en transformant la conscience ».
Je donne la main à Xavier Person et Philippe Beck qui écrivaient dans un article en 2012 : « Il s’agit pour nous de prendre ce nom « poésie » assez au sérieux pour y chercher -pourquoi pas - d’autres manières de vivre et de penser ».
Ces bains de jouvence de l’esprit nous aideront à plonger « dans la chair du monde ».

*« Riche en mérites, mais poétiquement toujours, sur terre habite l’homme » (Hölderlin)

lundi 25 février 2019

Ecrire : un sacerdoce, un paradoxe

Nous sommes nombreux à nous débattre avec notre mal d'écrire. Nous qui, en quête désespérée d'éditeur, trouvons un refuge auprès de plateformes d'accueil. MonBestseller* est de celles-là. 
Depuis mon intégration j'ai retrouvé le cheminement des questions. Qui nous permettent la lucidité de nos choix. Après avoir lu différentes chroniques, je propose une réflexion : écrire, un sacerdoce, un paradoxe. 

Ecrire est, sans nul doute un inconfort. Quel combat que de vouloir tutoyer les anges du sublime ! Que de tourner les yeux avec convoitise vers la littérature que nous vénérons.
C'est parce qu'une phrase nous a bouleversés, sûrement à l'âge où nous étions encore tendres, que, nous avons pu nous dire : ceci est la Beauté. Et pour donner de la splendeur à notre existence, nous avons eu le désir fou de la rechercher, portés par une pulsion : celle de vouloir s'y frotter, de se laisser emporter par la conviction de notre nécessité à écrire. Croire. Toutes nos raisons de ne pas résister, une certaine indulgence à notre égard et le pari de nos capacités vont alors nous livrer au plus angoissant des paradoxes : la nourriture littéraire nous donne à la fois l'énergie et l'humilité. 
"Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas". Ça, ça vous paralyse et ça vous enflamme pour toujours.
Et je me laisse convaincre qu'il m'est nécessaire de prendre le voile dans ce fabuleux ministère. Je patauge, je travaille. On sait la part que représente le talent...

Un grand metteur en scène dit : "Avant d'être artiste, sachons être artisan". Ecrire avant de souhaiter être lu c'est, à chaque mot, me demander pourquoi j'écris et si ce mot est celui que je veux placer là, qui est juste et sans artifice. Traquer la vacuité, le cliché, l'inopportun, l'insipide, le bancal. Tout a déjà été abordé de la plus éclatante des manières. Si j'étais Colette ou Duras, je le saurais... Et cependant je m'y remets. 
Le paradoxe se dédouble : plaisir de libérer, de se perfectionner, et sanctionner sans cesse.
Admirer, admirer toujours. Etre bouleversé par les écrivains, les poètes, les artistes que l'on pourrait nommer "De sang et de lumière" avec Laurent Gaudé. 
Et se confronter à soi-même. Que pouvons-nous dire de l'écriture que nos maîtres n'ont déjà dit ? Pour moi il reste l'exigence, et la perception de mes limites. Il reste ce pincement au ventre quand on croit qu'on a été en adéquation avec l'idée, le ressenti, et l'épuration. Il reste le vertige quand on accepte que ce mot aille avec ce mot et que la phrase existe. 
"Je m'avance dans la pesanteur et la liquidité des mots" écrit Henri Bauchau. 
Oui, écrire c'est douter (Duras), c'est ne pas être capable de se libérer de ce doute et laisser à nos désespoirs la force de nous porter. 
Encore une fois.

https://www.monbestseller.com